ce qui ne nous tue pas

Antoine Dole

Actes Sud

  • 14 janvier 2014

    Douleur et tendresse

    L’héroïne de ce roman porte son nom à la perfection: Lola, diminutif du prénom Dolorès veut dire « douleur » en espagnol. Et la douleur, c’est le lot quotidien de la jeune adolescente. Chez elle, les disputes, faites de cris ou de silences cuisants, font vibrer les murs. Chez elle on ne parle pas. On hurle, en faisant comme si tout allait bien. Mais dans le cœur de Lola, la colère gronde. Aucun refuge pour cette adolescente que le divorce de ses parents ébranle à l’extrême. Alors elle reste seule, à l’abri des agressions extérieures, la musique à fond dans ses oreilles pour ne plus rien entendre. Un pied de nez à la caresse, un revers à l’amitié. Lola joue les durs à cuire, fait la fière, provoque. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Jusqu’au jour où elle implose et prend la fuite. Il y a des auteurs qui ont un « style », une marque de fabrique, et qui excellent dans un thème bien précis. Antoine Dole, lui, s’essaye à tout. Et ça lui réussit. Ici, il se glisse dans la peau de Lola, et lui fait croiser le chemin d’une vieille dame déboussolée, isolée dans un appartement moisi, capharnaüm de souvenirs et de débris, qui sent le renfermé. Peu à peu, les deux âmes perdues s’appréhendent et leurs deux solitudes finissent par se confondre. Lola comprend que la vieille dame est malade, et même « folle ». Elle confond Lola avec une certaine Anna, parle des Allemands dont il faut se cacher, oublie ce qu’elle a dit la seconde d’avant… alors, pour lui faire oublier son malheur, la jeune fille lui invente une vie magique et mystérieuse. Elle rentre dans son jeu, maintient l’illusion, et replace de belles pièces manquantes dans son puzzle de souvenirs désormais factices. Ne nous méprenons pas. Ce roman n’est pas destiné qu’aux adolescents. Chacun s’y retrouve dans cette appréhension nouvelle de la douceur, au cœur d’un huit-clos où le temps s’est brutalement arrêté. Recluse dans cet appartement, semblable à la prison de son esprit, Lola va prendre soin de la vieille dame, et pour la première fois, s’inquiéter pour quelqu’un d’autre qu’elle-même. L’auteur signe un roman remarquable et puissant sur la difficulté à aller vers les autres, mais aussi à accepter leur aide. Une fois encore, Antoine Dole dessine un portrait poétique et violent de sa génération. Il n’en finit pas d’ausculter cette société où l’aliénation et l’isolement fusionnent mais où un sentiment est à lui seul, capable de déplacer des montagnes : la tendresse.

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  • par (Libraire)
    9 janvier 2014

    La tendresse assassine

    Depuis la parution de son roman "K-Cendres" dans la collection X'prim et d'un texte court "A copier 100 fois" toujours aux éditions Sarbacane, nous avions pu voir la plume d'Antoine Dole s'épanouir à 1000 lieux de son univers si caractéristique, sur le terrain de la bande dessinée. Un détour probablement décisif car en s'adressant à un public plus jeune comme scénariste dans un exercice très différent, il a jusqu'à présent prouvé que l'on pouvait conserver une certaine forme de mauvais esprit dans un secteur pouvant être gagné par une forme d'aseptisation : en atteste le succès de l'irrésistible série de "Mortelle Adèle" parue chez Tourbillon.


    Il nous revient aujourd'hui avec un nouveau roman pour ados "Ce qui ne nous tue pas" chez un nouvel éditeur, Actes Sud. L'auteur souligne son changement de cap dans un dossier de presse circonstanciel où il est notamment question de tendresse et de douceur, ce qui évidemment devrait désarçonner une partie de son lectorat.
    Il est indéniable que "Ce qui ne nous tue pas" opère un virage avec les précédents romans, mais ce serait se leurrer que de croire que l'auteur abandonne le registre de ses obsessions. Ce serait d'ailleurs déflorer l'enjeu du roman que de dire comment il s'accommode de cette fameuse "douceur" ou de cette "tendresse".

    Antoine Dole campe ici un personnage d'adolescente en souffrance, vivant la séparation de ses parents comme un cataclysme. La fugue de Lola la conduira à une rencontre providentielle dont le sens et l'importance ne se révéleront qu'après une expérience de la déchéance et de la folie : Simone, la vieille dame chez qui elle va se réfugier (nouvelle figure du double négatif si chère à l'auteur) est elle aussi prisonnière d'une vie dont elle ne comprend plus le sens. Le roman alterne entre deux temporalités et deux narrations, celui de Lola, de sa vie familiale et scolaire (à la première personne) avec celui de la rencontre (à la troisième). La réussite et la singularité du roman (au regard des précédents) se situe dans la confrontation entre ces deux solitudes. Si Antoine Dole convainc sans surprendre dans le portrait de cette adolescente perdue dans son quotidien, il émeut dans la partie la moins manifestement autobiographique (où il est d'ailleurs beaucoup question de mensonges et de fables). On se souviendra à l'occasion des échanges entre le personnage de K-Cendres et de son garde du corps...

    Si habile d'ordinaire à rendre compte des affres de la souffrance dans une langue ultra sensorielle, l'auteur excelle ici dans le cadre qu'il donne à ce huis-clos : un appartement vétuste chargé d'histoire dont la topographie émotionnelle est remarquablement bien rendue. On ne connaissait pas Antoine Dole si attentif à dépeindre les prisons dans lesquelles il enfermait ses personnages. En lisant "Ce qui ne nous tue pas" on devine que c'est le premier pas pour les en faire sortir.